Après le naufrage

Publié le par Marc Lemonier

Après le naufrage

Le naufrage de l’Express Samina dans l’avant port de Paros dans la nuit du 27 septembre 2000 annonça la disparition de la marine grecque, rustique et bonne enfant dont nous appréciions les services, pour leur rusticité même. Cette nuit là, le navire de la compagnie Hellas Ferry, avec 550 passagers à son bord, transportait bien plus encore : un concentré d’incompétence et de bêtise, la rencontre entre la technique défaillante et la pire des défaillances humaines. Car au moment du choc contre un rocher à fleur d’eau, personne ne songea à s’assurer que le pilotage automatique fonctionnait vraiment, il était en panne. Et dans la nuit, alors que le ferry s’apprêtait à franchir la passe séparant l’île de Paros de l’île de Naxos tous les officiers de passerelle – tous ! – avaient désertés leur poste pour regarder un match de football à la télé. Mais la suite est encore plus lamentable, car alors que le navire prenait de la gite et commençait à sombre, la mise à l’eau des canots de sauvetage donna lieu à des scènes incroyable : une partie d’entre eux était inutilisable, et il ne se trouvait personne pour aider à la mise à l’eau de ceux qui pouvait être utilisés, car le personnel de bord, en charge de ces manipulation en cas de naufrage, s’était enfui dans le premier canot.

82 personnes perdirent la vie durant cette nuit terrible.

Dans les jours et les semaines qui suivirent le gouvernement grec tapa fermement du point sur la table et le monde des armateurs se vit contraint à des changements radicaux qui eurent pour conséquence la mise au rancart de la plupart des bateaux dont étions les passagers habituels…

Ces bouleversements nous permirent d’avoir la confirmation que ce que nous soupçonnions était souvent bien en dessous de la vérité. Ainsi les bateaux grecs n’étaient jamais déclarés « pleins », venez, venez il y a encore de la place semblaient annoncer toutes les agences de voyages des îles. Alors qu’elle était enceinte de six mois, Christine ne trouva une place assise à même le sol d’un ferry qu’après avoir exhibé son état et joué des coudes, nous avons souvent vu les ponts de navires noirs de monde, en particulier durant le week-end du 15 août et autour de l’île sainte de Tinos. Il était d’ailleurs impossible de décréter qu’un bateau était plein et ne devrait plus recevoir de passagers, puisque personne ne pouvait centraliser le nombre de place, « en temps réel », comme on dit !

L’une des premières innovations après le naufrage du Samina fut l’apparition de la billetterie informatisée… Ce qui nous donna instantanément la nostalgie des billets manuscrits sur des carnets à souches de couleurs que les agents de voyages rédigeaient parfois jusqu’au dernier instant au pied même des passerelles. Et parfois au-delà du dernier moment, Christine fut un jour tirée à bout de bras par deux marins goguenards alors que la passerelle de l’arrière de notre ferry commençait déjà se relever, que les amarres venaient d’être larguées et que les moteurs étaient en marche. Mais elle avait nos billets calmement rédigés au stylo par un agent en petite chemisette à galons.

Ces billets n’étaient évidemment pas nominatifs. L’absence d’une liste fiable des passagers posa évidemment quelques problèmes aux sauveteurs, puis aux enquêteurs après le naufrage du Samina. Il fallait désormais décliner son identité… Les agents des ports trouvèrent cette nouvelle exigence particulièrement pénible, en particulier lorsqu’il s’agissait de transcrire des noms étrangers, alors ils faisaient des lots, tous les français s’appelèrent Martin. Nous avons souvent voyagé sous cette identité en songeant aux véritables familles Martin cruellement endeuillés en cas de naufrage par la mort de plusieurs centaines de leurs homonymes. Les anglais s’appelaient Smith. Cela ne dura pas.

P.S. : L'image ci-dessus représente le Panaghia Tinou dans le port du Pirée en 2016. Un des bateaux à qui j'ai bien souvent fait confiance.

Tags : Naufrage, Samina, Paros, Ferry, Koufonissi, Marc Lemonier

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